Revue de presse

Philippe Askenazy : "Le coup du dénigrement permanent" (Marianne, 2 mars 13)

Chercheur au CNRS 17 mars 2013

"[...] Comment comprendre que le France bashing (en français, le « dénigrement de la France ») fasse ainsi florès ? Incompétence ? Probablement pas. Le choix des thèmes de ce dénigrement n’est pas neutre. Ces critiques, la plupart économiques, ne proposent au bout du diagnostic tronqué que des prescriptions libérales ou néolibérales. Un premier terreau provient du basculement de la droite et d’une partie de la gauche vers, justement, l’idéologie libérale. Ce basculement s’accompagne de l’importation de la méthode anglo-saxonne dite de l’éreintement. Nous sommes très loin d’un de Gaulle qui encensait la grandeur de la France. Désormais, c’est la méthode Thatcher qui prévaut : elle avait pu imposer ses réformes ou l’affaiblissement des syndicats en surfant sur le bashing interne qui avait suivi l’humiliation du recours au FMI à la fin des années 70. Dire que ça va mal impose le changement, mais aussi des victoires sémantiques - comme préférer le terme de « charges » sociales plutôt que de « cotisations » sociales. La méthode fonctionne d’ailleurs de Sarkozy à Hollande, ces derniers manipulant l’opinion et étant eux-mêmes manipulés par moult lobbies.

L’exemple le plus frappant concerne le classement de Shanghai des universités. Ceux qui osent soulever l’imperfection de ces classements sont traités de mauvais joueurs. Et l’on s’attriste de voir, en 2012, notre première université classée 37e au plan mondial. Or, ce classement est excellent ! En effet, la méthode d’évaluation du palmarès de Shanghai favorise les modes d’organisation anglo-saxons. Du coup, les Etats-Unis et la Grande-Bretagne trustent les premières places. Si l’on se restreint à un monde plus comparable - l’Europe continentale -, on ne trouve que cinq universités parmi les 50 premières mondiales : une suisse, une suédoise, une danoise et deux françaises (Orsay et Pierre-et-Marie-Curie). Aucune université allemande, aucune italienne, aucune espagnole. Pourtant, ce n’est pas un drame national outre-Rhin ! Ici, oui.

Les attaques antifrançaises de médias comme The Economist sont également fort instructives. Il est urgent de dénigrer le caillou français avec le relais de zélés procureurs hexagonaux. Un vrai caillou pour un « modèle » libéral. En l’absence de souveraineté de sa politique monétaire, avec des institutions honnies pour leur rigidité, la France fait aussi bien - voire mieux - que le flexible Royaume-Uni. Le PIB de la France est revenu, en volume, pratiquement à son niveau d’avant la crise alors qu’il se maintient en deçà outre-Manche. La comparaison avec la crise de 1929 est utile : dès 1934, le PIB britannique s’était récupéré alors que la France avait dû attendre... la guerre. Idem, sur le taux de chômage, il a progressé autant dans les deux pays. Autant de jeunes sont au chômage sur les deux rives de la Manche.

Le dénigrement passe aussi à travers les interstices offerts par la faiblesse des outils statistiques. Les Britanniques semblent travailler plus que ces flemmards de Français. Mais ces chiffres des comptes nationaux sont calculés, en France, à partir du temps déclaré par l’employeur alors que les Britanniques utilisent la durée du travail déclarée par les travailleurs, plus importante.

Plus systématique est le sort réservé à notre industrie manufacturière. Sur son déclin, en premier lieu. A ce sujet, le rapport Gallois était sans appel : sa première partie était titrée « La cote d’alerte est atteinte ». Or, le déclin de l’industrie française par rapport à son homologue allemande est essentiellement le fait de méthodes différentes. Des normes internationales s’imposent en principe pour rendre les statistiques comparables, mais les comptables dans chaque pays peuvent s’en abstraire en arguant d’une absence d’information. Résultat : une entreprise principalement industrielle est en général entièrement considérée comme appartenant à la branche industrie en Allemagne ou en Italie, alors que le comptable français distingue les activités purement manufacturières des activités de services. Or, des deux côtés du Rhin, les entreprises industrielles développent leurs activités de services. Si on compare les entreprises, donc avec une méthode similaire, le déclin français relativement à l’Allemagne est inexistant jusqu’au début de la crise.

Même chose sur le coût du travail dans l’industrie. Les statistiques sont chancelantes. Au moins quatre séries statistiques sont disponibles. Or, elles racontent des histoires fort différentes. L’une évoque une augmentation limitée vis-à-vis de l’Allemagne, une autre s’inquiète d’un envol dramatique depuis 2000. Mais, bizarrement, c’est cette dernière statistique, subtilement instillée par le patronat français et son institut COE-Rexecode, qui a été massivement reprise dans tous les médias, écrits et audiovisuels. L’Insee vient de publier, voici quelques jours, une mise en garde sur son site Web : cette étude était tout simplement fausse. [...]"

Lire "Le coup du dénigrement permanent".



Comité Laïcité République
Maison des associations, 54 rue Pigalle, 75009 Paris
Voir les mentions légales