Revue de presse

Pascal Perrineau écarté de Sciences Po : « Combien de professeurs devront faire les frais de l’inquisition avant qu’on ne réagisse ? » (J. Girard, Le Figaro, 8 juin 24)

(J. Girard, Le Figaro, 8 juin 24). Julie Girard, écrivain. 8 juin 2024

[Les éléments de la Revue de presse sont sélectionnés à titre informatif et ne reflètent pas nécessairement la position du Comité Laïcité République.]

Par Julie Girard [1].

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"L’école de l’élite politique française, Sciences Po Paris, qui a formé pas moins de cinq présidents, des dizaines de ministres et un nombre considérable de députés, vient honteusement de refuser le renouvellement de l’éméritat du professeur Pascal Perrineau. Que reproche-t-on à ce politologue hors pair ? Sa probité, l’essence des esprits libres. Mais également un excès de clairvoyance, car l’homme connaît son époque, sans doute la connaît-il trop bien. Hélas, dans l’ère du politiquement correct, la pensée critique n’a plus droit de cité.

Et pourtant, Émile Boutmy, le fondateur de l’institution, ne déclarait-il pas que « le moins qu’on puisse attendre d’un homme cultivé, c’est qu’il connaisse son temps » ? Ces mots que claironne Sciences Po sonnent subitement faux de la part d’une institution qui ne semble plus avoir les moyens de ses ambitions. L’académisme de la bien-pensance a de plus en plus de mal à donner le change tandis qu’il tente coûte que coûte d’étouffer la vertu politique par excellence, le courage. Car le professeur Perrineau a du courage, celui de dire haut et fort la réalité d’une situation qui nécessite toute notre attention : Sciences Po peine à maintenir un véritable pluralisme. Voilà un universitaire sincèrement attaché à sa mission : la transmission du savoir.

La pensée woke

Dans ce contexte, la question des processus décisionnels suivis par l’administration se pose avec acuité. En effet, aucun motif n’a été avancé par le conseil scientifique pour justifier sa décision alors même que le directeur du laboratoire de recherche auquel est associé Pascal Perrineau était favorable au renouvellement de son éméritat. Cette situation met en évidence l’opacité dont se nourrissent des minorités de plus en plus radicales afin d’imposer insidieusement leur loi. Le droit de veto moral des bien-pensants menace aujourd’hui l’excellence académique par la mise au ban de professeurs qui défendent les principes de l’universalisme républicain. Il semblerait que Sciences Po n’ait plus rien à envier aux prestigieuses universités américaines rongées par la pensée woke.

Sur le marché international de l’obscurantisme, l’institution prend du galon. Les « marionnettes de la radicalité », pour reprendre l’expression d’Alain Finkielkraut (Les Battements du monde, Fayard, 2003), manipulent avec une dextérité croissante les organes décisionnaires. Leur mode d’intervention ne repose pas sur l’esprit de construction, mais sur le désir d’obstruction. Les woke privilégient une résistance sourde, mais pernicieuse, qui tient en partie à la menace d’opprobre qu’elle fait planer sur les membres de la faculté. Si, en France, le pouvoir des bien-pensants n’est pas encore institutionnalisé comme il peut l’être aux États-Unis, grâce aux départements DEI (Diversité, Équité, Inclusion) chargés de promouvoir le règlement moral de l’université, force est de constater qu’il se structure à marche forcée. Dans ces circonstances, il devient difficile de cerner d’où est véritablement exercée l’autorité.

Certes, Sciences Po traverse une crise managériale depuis la démission de Mathias Vicherat, mais les universités américaines font face à des difficultés semblables. Après la démission de sa présidente, Claudine Gay, Harvard cherche toujours son successeur, sans parvenir à définir très précisément l’étendue de ses pouvoirs. Car, l’autorité, qui autrefois était l’apanage des doyens, a cédé sous le joug des DEI qui se sont invités dans tous les arcanes de l’organigramme, tant et si bien qu’à l’université du Michigan, les effectifs de ce bureau comptent 241 membres pour un budget annuel de 30 millions de dollars.

Les grands perdants de la moralisation du système éducatif et du nivellement de l’autorité restent malheureusement les étudiants. Sur les campus américains, la communautarisation a encouragé le militantisme dans des proportions inquiétantes, allant jusqu’à altérer la manière dont les enseignements sont dispensés, les travaux de recherche dirigés et les titularisations acquises. Dès lors, on peut se demander si Sciences Po aura les moyens d’inverser la dynamique qui est aujourd’hui la sienne. L’école devrait rester le lieu de la raison, un espace privilégié où forger sa pensée, s’éduquer, s’évaluer et se préparer à entrer dans la vie active. Pour cela, elle a besoin d’un corps professoral de qualité, libre de s’exprimer. Combien d’enseignants-chercheurs de renom devront-ils faire les frais de l’inquisition avant que les institutions ne réagissent ?

Si l’IEP de Paris est concerné, d’autres établissements français ne sont pas en reste ; à commencer par la prestigieuse École normale supérieure qui a supprimé le master Moyen-Orient Méditerranée du professeur Gilles Kepel, là encore, sans justification. Dans Le Spectateur engagé (De Fallois, 2004), Raymond Aron écrit que « la condition pour que l’humanité continue son aventure, qui est une aventure extraordinaire, c’est de faire confiance à la manière de penser qui donne sa chance à la vérité ». Alors ayons foi en la vérité et soutenons vaillamment les hommes de raison qui, par leur compétence et leur courage, nous ouvrent la voie."

[1Dernier roman paru, le 8 février 2024 : « Les Larmes de Narcisse » (Gallimard, 336 p., 22 €).



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