Revue de presse

"Pussy Riot, icônes anti-Poutine" (Le Monde, 1er sept. 12)

4 septembre 2012

"Le 21 février [...], quatre gamines font irruption avec guitares et sono sur l’autel de la cathédrale du Christ-Sauveur, à Moscou, haut lieu des retrouvailles rituelles entre le Kremlin et le patriarcat orthodoxe. Déhanchements, prosternations, signes de croix à l’appui, les punkettes en robes et cagoules colorées entonnent un simulacre de prière, aux accents de blasphème puisque c’est le coeur du régime qui est visé. Elles chantent comment Kirill, le patriarche orthodoxe, "croit en Poutine et non en Dieu". Sous les yeux des présents hébétés, elles implorent en musique sur le mode de la prière : "Vierge Marie, chasse Poutine !"

[...] Depuis, l’affaire Pussy Riot a mis la Russie sens dessus dessous. Perçues comme des icônes de la contestation par la "classe créative" avide de changement, les Pussy sont des "sorcières" pour l’autre Russie, celle de la périphérie, patriarcale et conservatrice. Leur "prière punk" a ridiculisé le Kremlin, décrédibilisé la justice, sapé l’autorité d’un patriarche déjà discrédité par son train de vie - montres de luxe, Mercedes blindée et nuée de gardes du corps.

L’engagement du patriarche aux côtés de Poutine est également jugé indécent. N’a-t-il pas récemment pris sa carte du Front populaire, le nouveau parti du maître du Kremlin ? "Quand l’URSS s’est effondrée, en 1991, l’Eglise n’a pas su trouver un nouveau souffle. Ses hauts dignitaires font ce qu’ils ont toujours fait : servir le pouvoir politique", résume l’ancienne dissidente Natalia Novodvorskaïa, chroniqueuse au magazine New Times. En exigeant la séparation entre l’Eglise et l’Etat, les Pussy Riot ont pénétré dans l’espace sacré. [...]

Qui sont ces drôles de dames ? Ni musiciennes punk, comme on a pu le dire - aucun album à leur actif -, ni artistes, ni poètes, les Pussy Riot sont inclassables. Elles font ce qu’on peut appeler des performances, mais qui n’entrent dans aucune catégorie. Elles mêlent politique, religion et art, mais "aucun des trois en particulier", rappelle le philosophe Mikhaïl Iampolski dans une analyse publiée par l’hebdomadaire New Times le 20 août. Pour lui, "ce genre d’action ne prend un sens qu’à travers la réaction qu’elle suscite". De ce point de vue, la réussite est totale : en jetant en prison ces trois femmes, "l’Etat montre qu’il n’est pas en mesure de répondre à la plus élémentaire des opinions. Il ne peut que produire de l’absurde. En démontrant cela, les Pussy Riot ont fait preuve d’efficacité".

Ces militantes ont parlé d’"acte politique". Mais l’art n’est pas loin. Leurs costumes amples et colorés, leurs visages masqués rappellent les silhouettes des toiles de l’artiste Kazimir Malevitch (1879-1935). Le père du suprématisme s’était élevé contre le caractère ostentatoire de l’Eglise orthodoxe dans un texte publié en 1918. L’histoire de l’art n’a pas de secret pour les Pussy Riot. Au moment du procès, alors que l’accusation dénonçait des punkettes hystériques "aux mouvements de jambes diaboliques", le public a découvert trois étudiantes brillantes, lectrices assidues de Michel Foucault, Jacques Derrida, Gilles Deleuze et bien d’autres."

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