Revue de presse

L. Bouvet : "Faut-il avoir peur de l’"insécurité culturelle" ?" (Marianne, 9 jan. 15)

20 janvier 2015

[Les éléments de la revue de presse sont sélectionnés à titre informatif et ne reflètent pas nécessairement la position du Comité Laïcité République.]

"Longtemps, nous avons cru la crise soluble dans la reprise économique. Une illusion que dissipe Laurent Bouvet dans son livre-événement L’insécurité culturelle. Un texte éclairant à la lumière des événements qui ont marqué la France ces derniers jours et dont "Marianne" publie les bonnes feuilles."

Laurent Bouvet, L’Insécurité culturelle, Fayard, 192 p., 12 e.

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"La montée des populismes, en France comme ailleurs en Europe, est le témoignage politique le plus saillant de la crise profonde que traversent le pays et le continent. Elle est une réaction inquiète, et apparemment inexorable, aux symptômes d’une société bouleversée par un chômage persistant, des inégalités croissantes, un sentiment de déclassement généralisé, une pauvreté de plus en plus visible, ou encore la relégation territoriale pour une part croissante de nos concitoyens. Si elle répond d’abord à une insécurité économique et sociale qui saisit toute la société ou presque, elle témoigne aussi d’un doute profond et insidieux sur ce que nous sommes, sur qui nous sommes, collectivement, dans un monde devenu très largement illisible en plus d’être anxiogène.

L’insécurité culturelle est l’expression d’une peur confuse et multiforme face à un tel environnement, perçu comme chaotique et illisible, mais pour autant bien réelle dans la vie quotidienne, car pesant sur les plus fragiles et les plus exposés aux difficultés économiques et sociales. Si une telle insécurité est étroitement liée à la situation économique et sociale de ceux qui la ressentent, l’éprouvent ou l’expriment, elle porte en revanche sur des éléments qui sont d’une autre nature, des éléments « culturels », en ce qu’ils sont associés aux modes de vie ou à la religion par exemple. [...]

La gauche prise de court

L’équilibre qui s’était dessiné, particulièrement au sein et autour du PS dans les années 70, entre un programme économique et social traditionnel de rupture avec le capitalisme et une prise en compte des « nouveaux mouvements sociaux » (féminisme, mouvement gay, régionalisme, antiracisme...) nés de 1968 autour de l’idée de « changer la vie », n’a pas résisté à l’épreuve de l’exercice du pouvoir à partir des années 80. La première raison pour laquelle l’observation même de l’insécurité culturelle est profondément rejetée à gauche tient à la prévalence de ce qu’Antonio Gramsci dénonçait déjà, il y a près d’un siècle, comme « économisme » : tout serait en effet déterminé, dans l’explication comme dans la prescription de solutions, par les facteurs économiques [1]. C’est d’ailleurs de là que vient l’idée, aujourd’hui très courante, que l’amélioration de la conjoncture économique permet de régler à coup sûr toute crise, et donc de répondre à tout questionnement identitaire qui traverse aujourd’hui la société. [...]

Politiquement, de telles contraintes ont contribué à rendre le combat de la gauche contre le Front national, depuis trente ans, sinon vain, du moins inefficace. Ne pas pouvoir ou ne pas vouloir voir, et donc comprendre, que le FN s’est construit comme une réponse politique à l’insécurité culturelle qui traverse la société française, et plus spécifiquement les catégories populaires, a en effet conduit la gauche à limiter ses propres réponses au défi frontiste à une gestion technique froide et matérialiste des déterminants économiques et à une condamnation moralisatrice de l’attitude des électeurs du FN.

Toute autre réponse sortant de ce cadre étroit étant immédiatement dénoncée comme « faisant le jeu du FN » ou « participant à la lepénisation des esprits ». [...] [2].

On trouve des exemples contemporains très significatifs de cette double impasse, à la fois économique et culturaliste donc, à gauche, dans les stratégies, pourtant alternatives, proposées, d’un côté, par Jean-Luc Mélenchon et le Parti de gauche et, de l’autre, par la « gauche de gouvernement » telle qu’elle se donne à voir depuis 2012 notamment. Le questionnement sur l’insécurité culturelle dont témoigne le présent ouvrage est né entre les deux tours de l’élection présidentielle de 2012, et plus précisément de l’écart constaté entre le résultat de Marine Le Pen et celui de Jean-Luc Mélenchon : 17,9 % des suffrages exprimés (soit 6 421 426 voix), contre 11,1 % (soit 3 984 822 voix), dans un contexte de forte participation (près de 80 % des inscrits). [3] [...] En effet, si le discours du leader du Front de gauche - développé avec beaucoup d’habileté oratoire et médiatique par celui-ci - s’adresse en priorité aux victimes et aux perdants de la mondialisation, et plus largement à tous ceux qui n’en bénéficient pas à cause de la prédation capitaliste de l’essentiel des richesses qu’elle génère, en revanche le programme qu’il propose pour remédier à cet accroissement des inégalités vise, lui, essentiellement, à l’augmentation de la dépense publique, du nombre d’agents publics (de fonctionnaires notamment) et, plus largement, du champ d’intervention de l’Etat et des collectivités publiques.

Or, les premières victimes de la mondialisation et de la montée des inégalités qui y sont liées (chômage, précarisation de l’emploi, délocalisation, concurrence salariale, baisse du pouvoir d’achat, etc.) ne sont pas nécessairement les premiers bénéficiaires des mesures de renforcement du service public - sinon dans une perspective d’assistance ou de traitement social du chômage par exemple. [...]

Il faut y ajouter un autre type d’explication : celle des réponses des deux parties aux questions soulevées par l’insécurité culturelle. C’est la différence faite par Marine Le Pen sur ce terrain qui permet le mieux d’expliquer pourquoi elle a devancé Jean-Luc Mélenchon de près de sept points le 22 avril 2012, et pourquoi le FN a largement débordé le Front de gauche depuis, auprès de l’électorat populaire notamment. Au premier tour de la présidentielle, les électeurs qui ont voté Le Pen l’ont d’abord fait en fonction de la thématique de l’immigration (66 %), avant celle du pouvoir d’achat (41 %), de la sécurité des biens et des personnes (37 %) et de l’emploi (26 %) ; en décalage avec les préoccupations de l’ensemble des électeurs, pour lesquels le pouvoir d’achat (45 %) et l’emploi (38 %) arrivent largement devant l’immigration (20 %) et la sécurité (17 %).

Un hiatus programmatique

Et ce, alors même que Mélenchon, dans l’un de ses plus importants discours de campagne, à Marseille, sur les plages du Prado, une semaine avant le premier tour, a longuement insisté sur le caractère indispensable de l’ouverture des frontières à l’immigration et sur l’absence de tout « choc des civilisations » entre « les deux rives de la méditerranée ». Ce hiatus entre, d’une part, un programme économique très interventionniste nécessitant un contrôle étroit des frontières (nationales ou européennes) en matière de circulation des capitaux, des biens et des services et, d’autre part, une vision internationaliste ouverte et généreuse de la circulation des personnes fournit une explication assez convaincante de la difficulté du leader du Front de gauche à rallier plus largement les suffrages des milieux populaires. Ceux-là sont, en effet, comme on l’a dit, davantage soumis aux aléas de la mondialisation et de l’abaissement des frontières que d’autres, qu’il s’agisse des capitaux, des biens et services ou des mouvements migratoires dans leurs conséquences à la fois économiques et culturelles. Et la valorisation, dans ce discours de Marseille, d’une immigration « méditerranéenne » comme d’un élément indispensable et même consubstantiel de la culture française semble renvoyer clairement à l’interprétation culturaliste à laquelle on faisait référence plus haut. [...]

L’autre grande proposition politique disponible, celle de la « gauche de gouvernement », que l’on peut observer sous les traits du Parti socialiste [...] ne semble pas mieux à même de saisir le questionnement politique soulevé par l’insécurité culturelle. Du point de vue économique, les différences entre les deux propositions disponibles à gauche sont évidemment substantielles. Même si on a pu constater depuis deux ans que l’augmentation des impôts continue d’y jouer un rôle important, la diminution des dépenses publiques à des fins de réduction du déficit et de ralentissement de l’augmentation de la dette publique rend l’orientation économique de la « gauche de gouvernement » nettement plus libérale. [...]

L’autre grande différence entre les deux gauches renvoie à l’adhésion de la « gauche de gouvernement » à la construction européenne telle qu’elle se pratique depuis plus de vingt ans : transfert de souveraineté du niveau national au niveau européen, notamment en matière monétaire, développement systématique du libre-échange, ouverture des frontières et de la concurrence sur les marchés nationaux, etc.

Pour un parti comme le PS, une telle évolution correspond, dans le discours et dans la pratique - avec parfois quelques variations entre les deux -, à une forme de normalisation européenne du parti, sur le modèle de ses homologues socialistes, sociaux-démocrates et travaillistes. Tous ont en effet, ces dernières années, appuyé ou mis en œuvre, en matière économique et sociale, des « réformes structurelles » conduisant à un modèle « social-libéral » soumis aux règles européennes. [4] [...]

L’aveuglement économiciste consiste ici à voir dans l’amélioration espérée ou attendue des conditions économiques et sociales d’ensemble un remède aux difficultés multiples que traverse la société française contemporaine. Outre que les inégalités de conditions et de revenus peuvent difficilement être réglées par une amélioration macroéconomique de ce genre - les exemples des autres pays européens ne sont pas encourageants de ce point de vue -, les éléments non économiques de la « crise » sont ici encore considérés comme secondaires ou dépendants de l’économie. Le vieux schéma marxiste évoqué plus haut d’un lien hiérarchique entre « infrastructure » et « superstructure » persiste.

A cet aveuglement vient s’ajouter le biais culturaliste que l’on trouve partout ou presque à gauche depuis une quarantaine d’années. Le propos est donc le même, peu ou prou, que pour la « gauche de la gauche ». Depuis 2012, c’est d’ailleurs autour de thématiques culturelles et sur les sujets dits « sociétaux » que la gauche dans son ensemble s’est montrée le plus souvent unie face à la droite et au FN. Les différences en la matière sont en effet moins sensibles sur ce terrain que dans le champ économique [5]. Les gauches partagent très largement une même vision multiculturaliste et ouverte de la société, même si cela peut s’exprimer sous des formes et à des degrés différents dans les discours et les grands choix politiques. Au fond, l’idée commune à gauche reste celle d’une émancipation individuelle prioritairement, sinon exclusivement, réservée aux membres des minorités identitaires culturelles telles qu’on les a définies plus haut. [...]

Une telle addition (aveuglement économiciste plus biais culturaliste) aboutit politiquement à une impasse, comme pour la « gauche de la gauche ». A la différence près que l’enjeu ici n’est plus celui d’une concurrence directe avec le FN pour séduire les perdants de la mondialisation ou les catégories populaires, mais celui de la construction d’un socle électoral suffisamment large et, surtout, suffisamment solide dans le temps pour soutenir un exercice durable du pouvoir par la gauche.”

Lire "Faut-il avoir peur de l’"insécurité culturelle" ?"

[1Gramsci qualifie l’économisme qu’il critique d’« infantilisme primitif ». Il consiste à voir dans ce que Marx appelait « infrastructure » (rapports économiques) le déterminant premier et absolu de la « superstructure » (représentations politiques, religieuses, culturelles...). Cahiers de prison n° 7 (24), Gallimard, 1978-1996.

[2On lira, à titre d’exemple de cette dénonciation, « La triste droitisation du PS », d’Eric Fassin, Le Monde, 24 octobre 2013.

[3Voir notre article « Comment la gauche gérera-t-elle l’insécurité culturelle générée par le vote Marine Le Pen ? », Le Monde, 24 avril 2012.

[4On trouve un état des lieux récent et complet sur ce sujet dans The Palgrave Handbook Of Social Democracy In The European Union, sous la direction de Jean-Michel De Waele, Fabien Escalona et Mathieu Vieira, coéd. Palgrave-Macmillan, 2013.

[5Outre les déclarations nombreuses sur le sujet du prix Nobel Joseph Stiglitz, on signalera, entre autres, le rapport de l’ONG Oxfam, « Le piège de l’austérité. L’Europe s’enlise dans les inégalités », de Teresa Cavero et Krisnah Poinasamy, septembre 2013.


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