Revue de presse

G. Biard : "Service public, pour quoi faire  ?" (Charlie Hebdo, 25 mai 22)

Gérard Biard, rédacteur en chef de "Charlie Hebdo". 4 juin 2022

JPEG - 67.4 ko

"En jargon journalistique, on appelle un « marronnier » un sujet qui revient ponctuellement : le cul en vacances au mois d’août, la vraie vie du petit Jésus pour les fêtes de fin d’année, l’immobilier à Paris pour attirer les annonceurs du secteur et faire plaisir à la régie publicitaire, les réseaux francs-­maçons pour accrocher le lectorat quand l’actualité s’endort, etc.

Mais il arrive aussi que des sujets bien moins futiles deviennent eux aussi des marronniers. C’est le cas des urgences en burn-out. Depuis la canicule de 2003 et ses milliers de morts, elles squattent les « unes » des journaux et les plateaux télé à intervalles réguliers. Deux ans de crise sanitaire n’ont évidemment rien arrangé. L’été s’annonçant torride et toujours plus ou moins « covidé », le chaos hospitalier revient donc hanter les titres de l’actualité. Au programme : lits et services fermés, pénurie de soignants, engorgements cauchemardesques à ­l’accueil, patients entassés dans les couloirs ou tournant en rond dans les camions du Samu, dommages collatéraux divers… En un mot, la routine.

Depuis bientôt vingt ans que le tocsin résonne, à chaque fois plus fort, et que les gouvernements successifs s’engagent, promis-juré-craché, à faire du système hospitalier français le meilleur du monde, la situation aurait dû logiquement s’améliorer. Or elle empire. Désormais, dans certains hôpitaux de grandes métropoles, comme à Bordeaux ou à Grenoble, les urgences adultes vont être fermées la nuit pour les patients qui ne passent pas par la case Samu. Car il n’y a plus qu’un seul urgentiste pour assurer la garde de nuit, au lieu des quatre nécessaires… ­L’hôpital public est désormais régi par le système des vases communicants : les soignants fuient – dans le privé ou en dépression – à mesure que les malades déferlent.

La campagne législative succédant à la campagne présidentielle, elle-même succédant à la campagne pandémique, tout le monde, dans tous les partis et dans toutes les tendances, a aujourd’hui la solution pour, enfin, sauver l’hôpital. Augmentation de salaires, réorganisation des services, revalorisation des conditions de travail, renforcement de l’« attractivité » des métiers, pressions sur la médecine de ville, priée de faire sa part en matière de permanence des soins… De bonnes idées, assurément, bien qu’un peu floues et essentiellement proclamatoires. Dans le fond, rien que l’on n’ait déjà entendu et réentendu, de « Grenelle » en « Ségur », sans que la situation de l’hôpital public n’en soit modifiée autrement qu’en pire.

Peut-être serait-il temps de changer de ­méthode, et de tout remettre sur le tapis, en partant de la seule question qui vaille : qu’est-ce qu’un service public aujourd’hui  ? Question, qui, au passage, ne concerne pas seulement l’hôpital.

Au regard des politiques, de droite comme de gauche, menées au cours de ces vingt dernières années, on connaît la réponse : un service public, c’est de la rentabilité financière, de la sous-­traitance – pardon, de l’« externalisation » –, du management entrepreneurial, du « pragmatisme » et du ­téléguichet – de la télémédecine pour la santé – en guise de pansement sur la jambe de bois. Pourquoi voudriez-vous que des responsables politiques et des hauts fonctionnaires qui conçoivent les services de l’État comme une entreprise commerciale et qui pensent « flux tendus » s’affolent quand les urgences débordent  ? Quand il y a la queue devant une épicerie, c’est que les affaires marchent.

Cette vision de l’État est odieuse et mène à la cata­strophe, c’est un fait. Mais elle a au moins le mérite d’être une vision, qui ne rencontre guère d’oppositions autres qu’incantatoires, à base de « y a qu’à ». Sur la santé publique, comme sur l’enseignement, tout aussi mal en point, le leitmotiv actuel ressemble à une parodie pathétique de Johnny : il faut donner l’envie d’avoir envie. D’accord. Mais envie de quoi  ?"

Lire "Service public, pour quoi faire  ?".


Voir aussi dans la Revue de presse la rubrique Service public (note du CLR).


Comité Laïcité République
Maison des associations, 54 rue Pigalle, 75009 Paris
Voir les mentions légales